Harley, le roi des rednecks… Yee-haw !

Une main collée sur la vitre et l’on tente de voir ce qu’il se passe dans le Sandhills Curiosity Shop d’Erick. La petite ville d’Oklahoma, en ce mois de juin, semble étouffée par la chaleur. Erick, ce sont seulement quelques artères parfaitement ordonnées, des petits bâtiments, des magasins qui semblent tous fermés et on attend juste de voir un tumbleweed traverser la rue principale de cette petite cité placée sur la route 66.

 

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Sandhills Curio Shop, le repaire du redneck

 

Finalement, ça a l’air de bouger à l’intérieur. On entend quelqu’un parler, renâcler et quelques pas lourds sur le parquet. De l’extérieur, le Sandhills Curio Shop a tout ce qu’on aime. De la brique rouge, une inscription ancienne (City Meat Market) et des panneaux vintages accrochés partout et quelques messages. Qui disent :

  • « Welcome to Erick Oklahoma : The redneck capitol of the world. Yee-haw » . Soit « Bienvenue à Erick, la capitale mondiale des rednecks », suivi du cri typique des rednecks, Yee-haw. 
  • « See rednecks work and play in their own environment ». « Venez voir des rednecks travailler et s’amuser dans leur propre environnement »
  • Et enfin « Insanity at its finest ». Qu’on pourrait traduire par « la folie à son summum »

Tout un programme. On ne sait pas trop à quoi s’attendre mais on va donc rencontrer des rednecks, des ploucs en français. En vrai, ça fait quelques jours qu’on en croise tous les jours dans le centre du pays. Mais si celui-ci est le roi. Et si Erick est la capitale…


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Et c’est pour ça que, ce matin-là, nous avons fait près de 40 kilomètres en arrière, au départ de Shamrock, Texas, et son sublime U-Drop Inn. La veille au soir, nous étions passés, en vain. Mais Harley, c’était le rendez-vous qu’on ne voulait pas manquer.

 

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« Vous voulez une bière ? » « A 10 heures du matin ? » 

La chaleur nous brûle la peau. Finalement, la moustiquaire s’entrebaille. A peine a-t-il ouvert la porte que le monsieur fait demi-tour. Finalement, il nous regarde. La barbe longue, les dents approximatives, une salopette sans rien du tout en-dessous. On ne lui donne pas vraiment d’âge : 55, 60, 70 ? On apprendra plus tard qu’il est plus proche des 70. Voilà Harley Russell, qui tient le Sandhills depuis des années déjà.

 

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- « Vous voulez une bière ? »

- « A 10 heures du matin ? »

- « … »

- « Oui, pourquoi pas »

- « Ah, je vois où vous voulez m’emmener. Vous voulez profiter de moi »

On se regarde étonnés. Lui disparaît à l’arrière du magasin, sombre et frais. Ce qui nous permet de jeter un œil à l’intérieur. C’est incroyable. Et pourtant, on en a vu quelques-uns, des lieux 66. Des centaines et des centaines d’objets et de panneaux vintages, en rapport ou non à la route 66. Plusieurs instruments de musique aussi. C’est un bric à brac génial. Disposées de ci de là, des jarres et des bocaux en verre avec des billets de 5, de 10 ou de 20 dollars à l’intérieur.

 

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- « Tout ce que j’ai ici est authentique. Que de l’original »

- « Vous pouvez prendre autant de photos que vous le voulez »

Il répètera cette phrase au moins 20 fois pendant notre entrevue, avec son accent redneck inimitable.« Vous pouvez prendre autant de photos que vous le voulez », encore et encore. On ouvre notre bière et on entame la discussion. On comprend vite que le Sandhills n’est pas un magasin. Rien n’est à vendre ici. Harley n’a rien à vendre, ce qui est plutôt rare de ce côté de l’Atlantique. Mais alors, on est où ? C’est plutôt un musée. Un musée avec des objets et un spectacle vivant. Le spectacle, c’est lui, c’est Harley. De bout en bout, il fera le redneck. Blagues graveleuses, rire gras, remarques désobligeantes, accent à couper au couteau, mains baladeuses et une bonne humeur candide. Et il le fait tellement bien que l’on se demande, pendant les premières minutes, si c’est un costume bien mis ou son lui profond. Du coup, on ne sait pas trop où l’on met les pieds. Fissa, ll retourne à l’arrière de son magasin d’où il sort un panneau original de la route 66. L’un des premiers, vieux des années 20. Une relique inestimable.

 

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- « Asseyez-vous, prenez vos aises »

Ok, on se pose sur de vieilles chaises. Lui s’essuie la barbe après avoir pris une immense gorgée de bière. Et, broyant sa cannette à la main, il attrape sous son fauteuil une bouteille de bourbon dont il fait sauter le bouchon avec les dents. En regardant bien, du bourbon, il y en a absolument partout, sous chaque chaise, sur chaque table. Toujours à portée de main.

 

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Il nous explique un peu comment il fonctionne. Généralement, des groupes de motards, voire des bus débarquent et il leur fait un spectacle. Normalement, on le prévient, il se prépare. Ce matin-là, il ne s’attendait pas à notre visite. C’est pourquoi il n’a pas sa belle salopette rouge et blanche. Juste la salopette en jean tradi. C’est pas grave. Il veut absolument nous faire le show. Avant, il file aux toilettes, laissant dans les mains de Delphine une photo d’un rocher avec une forme très suggestive. « Histoire de garder un souvenir pendant que je m’absente », suivi d’un rire bien gras. La classe à la Harley.

 

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De retour, il attrape sa guitare. Là, en nous traitant de « Delphine the Nymphomaniac » et de « Jean-Philippe the pervert » (c’est affectueux dans sa bouche), il décide de nous envoyer un petit « Get Your Kicks on the Route 66″.

Même si Harley se définit comme un « mediocre musicmaker » (un musicien médiocre), c’est prenant, enthousiasmant, magnifique. Il y met tout son petit cœur de redneck d’Oklahoma, transpire dans sa salopette malgré la fraîcheur du magasin.

 

 

 

Il est pas rassasié pour autant. Il reprend sa guitare pour chanter « I left my heart in San Francisco », la chanson phare de Tony Bennett.

 

 

 

 

On pense le show terminé. « Vous pouvez prendre toutes les photos que vous voulez », balance-t-il encore. Finalement, après nous avoir claqué les cuisses une nouvelle fois, il nous dit de le suivre. Il veut nous montrer sa maison, ou plutôt son « redneck castle aka sanatorium » (« château redneck alias sanatorium »), comme il l’appelle. C’est à 50 mètres à peine du magasin. En sortant, je glisse un billet dans une jarre.

 

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« C’est une putain de douleur. Chaque jour, c’est de pire en pire »

A l’extérieur, la maison est tellement recouverte de panneaux vintages qu’on ne peut pas la rater. Le jardin est un peu en vrac. Delphine veut absolument une photo avec Harley. Les deux dans la baignoire qui trône dehors, à la redneck.

 


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Quand il pousse la porte, c’est un véritable musée que nous découvrons encore. Des objets partout. « Vous pouvez prendre toutes les photos que vous voulez ». Ok, Harley, on a compris.

- « Venez vous poser dans le salon »

Beaucoup de désordre mais l’endroit est accueillant.

- « La femme de ménage doit passer aujourd’hui »

Sauf qu’elle ne doit pas être équipée d’un bulldozer. Harley, s’assoit, sort une bouteille de bourbon d’on ne sait trop où et commence à se rouler un joint entre deux blagues bien lourdes. Mais on essaye de creuser le personnage.

 

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- « Harley, tu joues le redneck. Mais je suis sûr que tu es d’une intelligence rare »

Il répond à côté mais son regard malicieux ne dit pas autre chose. Ses yeux disent juste l’inverse de redneck. Il nous parle de tout, de rien, il nous dit qu’il aime bien Aznavour. On lui dit pourquoi notre route a croisé la sienne en ce mois de juin. Et puis un sujet devait venir sur la table : Annabelle. Sa femme décédée d’un cancer en 2014 et avec qui il animait le Sandhills Curio Shop. Ils étaient inséparables. Il est inconsolable.

- « Elle te manque Harley ? »

-  » C’est une putain de douleur. Chaque jour, c’est de pire en pire »

 

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Harley, qui tire sur son joint, est persuadé que la maladie de sa femme a des causes précises. Du stress, beaucoup de stress. A cause de quoi ?

- « A cause de tous ces connards qui veulent nous faire fermer. Ils n’aiment pas le Sandhills Curio Shop. C’est trop visible, trop différent de ce qu’ils sont. Plusieurs fois, ils ont essayé de brûler le magasin. J’ai installé des caméras ».

Et je repense à Erick. Où il n’y a rien, où, sans le Sandhills, personne ne voudrait s’arrêter dans ce coin de ploucs sans âme, où le paysage est tellement plat qu’un monticule de terre ressemble à une montagne.

 

 

Et Harley disparaît…

Lui pense encore à Annabelle, à son amour perdu, au duo incroyable qu’ils formaient. Il continue, toutes les semaines, à la faire « vivre » avec des photos qu’il poste sur son profil facebook. Ses yeux s’embuent un peu. Il nous propose de visiter son « redneck castle ». En me levant, je passe devant la table et au sommet d’une pile de magazines, je vois une petite boîte en carton. Dessus, le nom d’Annabelle. Ses cendres, je pense. 

« Vous pouvez prendre autant de photos que vous voulez ». On entre dans sa cuisine, sa chambre, ses toilettes où trônent fièrement des panneaux « maximum load, 4 tons ». Pour la blague, load peut être une « grosse commission ». Il s’allonge ensuite sur son lit et quelqu’un sonne à la porte.

 

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C’est la femme de ménage, qu’il charrie d’emblée. On sort et on se rend compte qu’on a passé presque deux heures avec lui. Probablement nos deux meilleures heures sur la Route 66, que l’on parcourt depuis quelques jours. On fait quelques photos devant un drapeau US peint sur un mut et on revient ensuite au magasin. On s’embrasse, l’incorrigible pelote encore Delphine avant de nous saluer pour de bon. Dehors, il fait toujours aussi chaud. Erick est toujours désert. Et Harley disparaît dans son Curiosity Shop. Jusqu’à la prochaine visite.

 

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Ah, et il nous a fait une petite dédicace à la redneck.

 

 

 

 Adresse : Sandhills Curio Shop, 201 S. Sheb Wooley Ave., Erick, Oklahoma

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4 responses à “Harley, le roi des rednecks… Yee-haw !

  1. Après une grosse journée de travail, un article que j’ai lu de À a Z avec le sourire sur les lèvres !
    Merci d avoir partagé ce moment (enfin ces qq heures ) avec nous !
    PS : limite je préfère sa version de « Gets your kicks on route 66

  2. Nous nous sommes arrêtés 3 fois à Erick et n’avons jamais eu l’occasion de rencontrés Harley et Annabelle. Elle était malade à l’époque et hospitalisée. Harley avait lancé un appel sur Facebook pour que le monde entier lui envoie des cartes postales (ce que nous avons évidemment fait). Nous avons énormément d’amis communs puisque nous sommes membres de nombreux groupes de la Route 66. Annabelle est décédée le jour de notre retour en France après avoir parcouru la 66 de LA à Chicago (sens inverse officiel) en octobre 2014. Nous avions chois de faire la Route dans ce sens cette année là car nous tenions absolument à participer au Festival de Sprigfield (où nous avions justement rencontré Becky et le frère de Bob Waldmire qui a représenté Fillmore (le combo Volkswagen écolo) dans le dessin animé Cars en 2006 ). En moins de 6 mois, nous avons perdu bon nombre de « monuments » de cette route mythique que j’affectionne particulièrement. Notamment Becky de Becky’s Barn Antiques (que j’ai eu l’occasion de rencontrer 2 fois), Gary Turner propriétaire de la Station Gay Parita Sainclair Station (Missouri) (avec qui j’ai passé un après midi entier exceptionnel à jamais gravé dans mon coeur) s’en est allé en janvier 2015, suivi quelques jours plus tard son épouse… J’espère que j’aurai l’occasion de le rencontrer l’année prochaine. En attendant, celui qui m’a donné l’amour de la Route 66 reste Angel Delgadillo (le barbier de Séligman) qui restera dans mon coeur à tout jamais comme étant le père de la Route 66. Il vient de fêter ses 90 ans et espère qu’il sera éternel. Je profite de l’occasion pour vous remercier pour votre magnifique blog dont je m’inspire régulièrement pour chacun de mes voyages. J’ai hâte de lire ce que vous avez écrit sur la 66. Continuez ainsi et bon voyage

    1. Bonjour Sylvie et merci pour ce message et tous tes souvenirs. On sent vraiment tout l’amour pour la 66 qui t’anime. J’espère que tu auras la chance bientôt de croiser Harley. C’est vraiment un moment que nous avons adoré. De notre côté, malheureusement, Angel n’était pas là quand nous sommes passés en 2015. Mais on ne désespère pas. Nous avons déjà écrit pas mal d’articles sur la route 66, à trouver dans cette partie mais nous aimerions finir la dernière partie ces prochaines années. Il nous manque de Chicago à Springfield ;-)
      A bientôt

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