Ensablés en pleine réserve indienne ou le mauvais coup de Bluff

Ce matin-là, à Bluff (Utah), tout avait commencé comme une journée des plus normales. Un réveil à peine plus tardif que d’habitude (8h30), un café avalé en dix minutes, un sac de glace et un départ vers de nouvelles aventures. Avant de quitter la ville, nous avions prévu quelques activités, histoire d’alimenter le site. Un tour d’abord au Fort Bluff, le camp des pionniers mormons, où nous avons rejoué, en costumes s’il vous plaît, cette grande époque (qui rappelle textilement parlant La Petite maison dans la prairie). Le Fort, qui fait office également de Visitor Center, nous permet de caler les derniers éléments : le cimetière, le site de pétroglyphes de Sand Island, et Sixteen (ou Seventeen) Rooms Cliffhouse, une habitation troglodytique dans une alcôve non loin de la rivière.

 

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Les deux premiers bouclés, nous prenons la route pour la Cliffhouse. Les indications sont assez complexes, du genre : « Prenez la 191 south vers l’ouest puis 800 m après le mile marker 12, tournez à gauche sur la County 438. Roulez et une fois à un embranchement à cinq routes, allez tout droit en direction des montagnes bleues. Au deuxième arbre en fleurs le long des barbelés rouillés, faites dix pas à cloche-pied, trois sauts de canard et vous trouverez la cliffhouse après avoir donné le mot de passe et tourné votre langue sept fois dans votre bouche ». Bref, un truc du genre. Oh on aperçoit Monument valley!

« Je le sens pas trop »

Après une bonne demi-heure, nous arrivons dans la vallée. Depuis un moment, le bitume a laissé place au gravier. Et une fois en bas, c’est sablonneux mais tout à fait praticable. En face d’un ranch, le site est là. Nous sommes seuls et en profitons pour monter jusqu’aux ruines. De retour à la voiture, le demi-tour est possible. On tente notre chance, sans succès. On décide d’aller un peu plus loin. « Je le sens pas trop« , dis-je, en avançant. KO-LO-SSALE erreur ! On avance, la voiture tortille du postérieur et c’est fini (un peu comme Miley Cyrus quoi). Elle ne bouge plus. Marche avant, marche arrière, avant, arrière, avant, arrière…. On bouge un peu, puis plus du tout.

 

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Il est 13h15, nous sommes ensablés au milieu de nulle part. Et il fait 35 degrés (mais quand il fait 35 ici, c’est comme avoir la tête calée dans un appareil à raclette). Que faire ?

Premier réflexe : essayer de le faire soi-même. Merde, va falloir se salir les mains, ce qui n’était pas dans notre programme du jour. On improvise une pelle avec une tablette en bois (achetée au cas où on ait à découper des légumes pour un superbe barbec dans un parc ou pour poser l’ordi) et c’est parti dans le bac à sable. On enlève, on tente, on enlève, on tente… Rien n’y fait. La voiture s’enfonce de plus en plus. Je commence à avoir envie de la recouvrir complètement juste pour la déconne.

Non, sérieusement, cela ne nous fait plus rire. Dans notre malheur, il y a un miracle. Trois jours qu’on galère pour capter, et là, le téléphone est en 4G. Du velours. On pourrait jouer à un jeu vidéo avec des 4×4 qui vont dans le sable et ne s’embourbent pas.

Bon, on trouve un arbre, on grille une clope, et on réfléchit. Qui appeler ? Un garagiste ? Il n’y en a pas à Bluff. L’hôtel ? Non, ils en auront rien à faire. Notre loueur ? Il va nous prendre une fortune étant donné que nous sommes sur une dirt road (il paraît que c’est interdit, hahaha). Le ranch d’à côté (une caravane + du maïs + un lama + une pancarte « No trespassing ») ? Nous y avons fait un tour, la voiture qui était là avait foutu le camp.

 

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« Restez dedans. Sinon, ils peuvent se l’accaparer »

Non, on va appeler le Fort Bluff. Déjà, ça sonne mieux pour appeler la cavalerie. Et en plus, c’est eux qui nous ont donné les indications pour venir, dont celle qui consistait à dire qu’on pouvait venir en Twingo sans problème. Il est 14h15.

> Allo, Fort Bluff !

> Allo, je suis bien au Fort Bluff ?

> Oui, oui.

> Heu, en fait, nous sommes passés ce matin et un monsieur nous a donné des indications pour aller à la cliffhouse. Mais nous sommes coincés dans le sable…

> Vraiment ? Attendez, je m’éloigne, je suis à côté de la machine à glaces qui fait trop de bruit.

> Haha, j’adorerai être à côté de la machine à glaces tout de suite maintenant (blague de convenance). 

> Bon, je vais voir ce qu’on peut faire… (conversations inaudibles… touristes… bla bla bla, coincés, bla bla bla). Il n’y a pas de garagiste dans le coin, hormis à Blanding. On va venir. Vous êtes où exactement ? 

> Un demi-mile après la cliffhouse. 

> Vous avez de l’eau ? 

> Oui, plein. 

> Vous êtes dans votre voiture ? 

> Non, nous sommes à l’ombre d’un arbre. 

> Attention aux serpents. Allez à votre voiture. Restez dedans. Sinon, ILS peuvent se l’accaparer. 

> Euh, qui ? 

Pas de réponse, elle raccroche.

Retour à la voiture, dans la clim. Et c’est parti pour l’attente, loooooongue attente.

15h05. Dans le rétro apparaît une Chevrolet Silverado. « Cool, grosse caisse« , se dit-on intérieurement. Elle s’arrête à cinquante mètres derrière nous, évitant soigneusement la zone sablonneuse. En descendent deux personnes, un homme et une femme, d’un certain âge. Lui est en jeans-chemise-santiags-stetson, avec une chaussure avec un talon plus grand que l’autre. Elle est habillée très sobrement, en jeans aussi. Tous deux ont leur badge du Fort.

 

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> Hi, i’m Casey and this is Mary.

On les salue et on leur montre l’étendue des dégâts.

> Hey mom (il l’appelera Mom tout du long, parce que « she’s the mom of my life! »), on a une pelle dans le Silverado ?

> Non…

(« On est bien barrés », me dis-je intérieurement).

Casey, 68 ans, élabore son plan d’attaque. Il récupère des tapis, des sangles dans son coffre et le cric. On commence à soulever la voiture et à déblayer le sable. Pendant ce temps, Delphine, en discutant avec Mary, comprend ce qu’elle disait tout à l’heure au téléphone.

 

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> Je suis furieuse qu’on vous ait conseillés de venir ici. Ce site doit disparaître de notre brochure. Nous sommes dans une réserve navajo de niveau 1. Le niveau 2, ce sont les sites sacrés. Nous sommes là car ils le veulent bien. Il y a déjà eu des incidents sérieux. Nous ne sommes pas les bienvenus. Il faut faire vite. 

> Et si on avait demandé au voisin ? 

> Il ne vous aurait jamais aidé…

Ok, on récapitule. La voiture est ensablée jusqu’à mi-roue, il fait une chaleur étouffante, nous sommes dans une réserve indienne où notre présence n’est pas du tout souhaitée… Du coup, on se met à guetter le moindre bruit, à regarder en haut de la Mesa. L’impression d’être dans un Sergio Leone, d’attendre une attaque de diligence. On va finir attachés à un tronc d’arbre autour d’un feu de camp, ils vont nous sacrifier, embarquer nos affaires avant de s’enfiler du fried bread. Je divague un peu, là, non ? La chaleur peut-être.

Il n’y a plus qu’à creuser alors. Tout le monde s’y met. On se bat plus d’une demi-heure avec les deux roues. On déblaye, on place les tapis dessous, les sangles dans la lignée. Casey veut tente sa chance une première fois mais il a du mal à démarrer. Finalement, il y arrive. On se met à trois derrière pour pousser, des t-shirts sales au bout des mains pour ne pas se brûler avec la carrosserie. La voiture ne bouge pas d’un iota… Gros coup dur.

 

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On voit Mary et Casey en train de parler. Ils se demandent où ils pourraient trouver de l’aide. Genre « Et old Jim à Bluff, il pourrait pas nous aider ? ».« Mais, non, maman ». Peu rassurant tout ça.

> Casey, on va y arriver ? lui demande-t-on.

> Il faut y arriver. 

Il est en nage. La voiture ne bouge pas car elle est supportée par le sable. Il faut déblayer. Tout le monde s’y met avec des bâtons, des pelles improvisées, couchés dans le sable. On passe bien une demi-heure comme ça. On ressort marrons.

 

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Deuxième tentative. La voiture bouge de 50 cm. Grosse victoire. Une des roues est sortie de l’ornière. On replace les tapis. Casey décide de dégonfler les pneus pour mieux adhérer. On croise les doigts pour la troisième tentative. Et là, on se retrouve le nez dans le sable. La voiture file. Il est 16h40, on est comme des fous. Mais il faut faire demi-tour et repasser le secteur sablonneux. Casey est un boss, il accélère et passe ça facile.

 

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> On pourra dire qu’on aura été sauvés par les Foxes… (Ils s’appellent Fox, Haha, joke inside)

> Non, vous direz que vous avez été sauvés par ces horribles mormons, dit-elle en ricanant.

 

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Casey reprend sa Silverado et, même avec elle, il galère pour faire demi-tour. Il décide de passer par une autre route qui mène à Montezuma Creek, où l’on pourra regonfler nos pneus. Il nous promet une plus jolie route. Elle est effectivement spectaculaire. Tandis que Mary vide le sable de ses chaussures par la fenêtre, on voit une voiture semi-ensablée dans un wash. On se fait signe genre « Hey, ils ont besoin de nous non ?!?« . On arrive à Montezuma et on regonfle.

 

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Merci les Mormons

Pour les remercier, on leur propose de les inviter à manger. Ils disent non, puis oui, puis non… Lui voudrait prendre une douche. Ils sont gênés car nous devons encore faire la route vers Moab. Finalement, ils acceptent de bon cœur pour aller au Twin Rocks à Bluff . Le seul resto où ils vont ici. L’occasion de discuter avec nos sauveurs du jour, après un passage en règle aux toilettes pour virer le sable. Ils sont mormons, en mission pour 8 mois à Bluff et viennent d’Idaho. Ils ont 4 enfants, il a été éleveur, elle doit être consultante en bougies parfumées, il a peur de l’eau, des lieux confinés, de l’avion et n’aime pas les légumes. On fait deux trois blagues autour du sable.

En poursuivant, on leur montre des photos de hummingbirds, on leur parle de vaches Montbéliardes, de comté, de raclette et de Morbier. Il est fasciné. On dévore nos plats. Finalement, on se dit au revoir dehors, en leur laissant des cartes et des magnets. Pour finir par un gros hug bien poussiéreux.

 

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On s’est demandé toute la journée si on avait été malchanceux que ça arrive ou incroyablement lucky que ça se finisse comme ça. En y regardant sérieusement, malgré l’issue, nous n’avons pas fait d’erreur. Nous avons bien demandé les directions dans un lieu adéquat (visitor center), nous assurant que la route était ouverte à notre type de voiture. On ne nous a pas précisé que le lieu était une réserve. Et aucun panneau n’était là pour le signifier. Enfin, nous ne pouvions pas faire demi-tour avant (Casey n’y arrivait pas avec son gros 4×4) et nous avions assez d’eau. Bref, la faute à pas de chance.

Je ne pensais pas écrire ça un jour. Donc voilà, aujourd’hui, nous étions embourbés en territoire indien, à deux pas d’une cliffhouse, et avons été secourus par deux missionnaires mormons venus d’Idaho. Et ce n’est même pas du bluff.

 

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